La nuit fantastique, Stefan Zweig

Le baron Friedrich Michael von R… a laissé un paquet de feuille cachetée que la famille, considérant cela comme de la littérature, a confié à un narrateur inconnu afin que celui-ci le corrige et le publie. Or celui-ci estime que ce n’est pas de la littérature mais la stricte vérité. Il nous livre donc ces notes sans rien en changer.

Le baron Friedrich Michael von R… relate ici une expérience, une nuit donc, qui a changé le cours de sa vie. Grâce à la plume exquise de Zweig, on avance avec ce baron dans sa vie morne, riche, sans intérêt mais néanmoins heureuse. On l’accompagne un dimanche après-midi où, par hasard, il se retrouve dans un hippodrome à regarder les passions se déchaîner autour de lui, sans ressentir le besoin de crier lui aussi et pourtant ressentant une certaine jalousie face à cette foule qui est capable d’une telle passion.

Pour s’amuser, le baron drague une femme. Oui, il la drague de loin et elle répond, très clairement ! Voilà une scène très érotique où pourtant rien ne se dit et tout passe dans les regards. Et les mots de Zweig sont clairs : pendant plusieurs pages, le baron s’amuse à désirer cette femme qui se laisse entièrement désirer et joue entièrement de son corps et du désir de cet homme.

Jusqu’à ce que son mari arrive et que ce gros monsieur, bousculant le baron, fasse tomber tous les tickets qu’il a achetés.

Par mépris et pour s’amuser, car ce baron n’apparaît pas être quelqu’un de très gentil, il va cacher le dernier ticket tombé par terre. Et évidemment, de fil en aiguille, le ticket va s’avérer gagnant.

Enfin, le baron commence à se passionner lui aussi, sans comprendre vraiment ce qui lui arrive.

Et voilà, un petit incident, un hasard de la vie va changer le cours de la vie du baron : il va se découvrir, va apprendre à voir les autres, apprendre à donner, apprendre à se comprendre et à essayer de faire quelque chose de sa personne.

Ah, cette nouvelle, cette nuit fantastique est une PURE MERVEILLE !

Un bijou de psychologie (et de philosophie aussi) servie par une plume tout simplement exquise. Vraiment, je crois que je n’ai encore jamais aimé autant un texte de Zweig. La nouvelle est suffisamment longue pour ne pas rester sur sa faim. Elle est suffisamment longue pour ressentir totue sorte d’émotion : de l’agacement face à ce baron qui ne fait rien de sa vie grâce à un héritage et qui s’amuse du grotesque des autres, des émotions face à ce jeu de désir subtilement érotique, de la joie envers cet homme qui, à trente ans passé, se découvre enfin…

Et pour le simple plaisir, deux petits extraits, plus que significatif de l’aspect psychologique de cette nouvelle (ce qui est je crois, avec le style de Stefan, ce qui me plaît le plus chez lui)

“J’éprouvais enfin ce que j’avais cherché pendant toute cette soirée : il y avait là quelqu’un qui se souciait de moi, quelqu’un qui voulait me connaître ; pour la première fois, j’existais pour quelqu’un en ce monde. Et que cet être, parmi les plus reprouvés, qui portaitcomme une marchandise, à travers les ténèbres, son pauvre corps usé, qui sans même regarder l’acheteur, s’était pressé contre moi, ouvrît ses yeux vers mes yeux en cherchant à découvrir l’être humain qu’il y avait en moi, ne faisant qu’accentuer encore mon ivresse singulière, à la fois clairvoyante et trouble, consciente et plongée dans un engourdissement magique.”

Et la touche finale :

“Une fois que quelqu’un s’est trouvé lui-même, il ne peut plus rien perdre dans ce monde. Et dès que quelqu’un a compris l’être humain qu’il y a en lui,il comprend tous les humains.”

Lu dans le cadre du challenge Ich Liebe Zweig, organisé par Caro[line] et Karine🙂

Published in: on 13/02/2010 at 7:39 AM  Comments (12)  

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12 CommentsLeave a comment

  1. J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, et particulièrement la deuxième partie, à partir du moment où le Baron a cet argent qui lui brûle les doigts. Sa découverte de la vie est merveilleusement décrite. Mais c’est normal, c’est Zweig.😉

    • oui c’est vrai que c’est merveilleux!🙂

  2. […] – La Nuit fantastique […]

  3. Aaaaah, c’est super vilain, elle ne se trouve pas “toute seule” ici… je vais être obligée d’acheter la pochothèque, même si j’aime pas vraiment lire dans des recueils…

    • je croyais aussi que je n’aimerais pas ça et en fait, ça ne me dérange pas du tout!🙂

  4. Sacré dernier extrait en effet ! Faudrait que je me penche sur Zweig à l’occase…

    • Tu n’as jamais lu Zweig ??? Mais il faut AB-SO-LU-MENT remédier à cela !!😉

  5. Oui je sais c’est un scandale !!😀

  6. je ne l’ai pas encore lu Nuit fantastique mais ça ne devrait pas tarder J’ai commencé à lire Romans et nouvelles dans la collection pochothèque qui contient cette nouvelle les premiers récits sont extraordinaires j’aime beaucoup

  7. […] très hâte de lire cette nouvelle de Zweig, vu qu’Emeraude l’a adorée et la recommandait vivement.  Toutefois, si j’ai globalement […]

  8. […] – La Nuit fantastique […]

  9. est-ce que c’est une nouvelle realiste
    ?????


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